En 2014, la manufacture Greubel Forsey fête officiellement ses 10 ans d’existence mais c’est depuis environ 15 ans que Robert Greubel et Stephen Forsey travaillent ensemble. Les deux horlogers ont mis donc 5 ans à peaufiner méticuleusement leur concept avant de créer leur entreprise. Nul hasard en cela, car ce qui est tout à fait remarquable dans cette aventure commune est l’extrême rigueur avec laquelle les deux horlogers ont conçu leur création et planifié leur développement progressif. Pourtant, comme ils le disent eux-mêmes, “rien n’était écrit d’avance, mais nous étions profondément inspirés.”
Leur inspiration? Fins et profonds connaisseurs de l’horlogerie classique, réfutant pourtant l’idée “typiquement post-moderne” comme quoi tout aurait été accompli dans cet art mécanique, ils se sont d’abord attelés à chercher à améliorer les performances des tourbillons classiques, quitte à en révolutionner le fonctionnement.
Un “pipe-line” à inventions
Méthodiques, scientifiques, Robert Greubel et Stephen Forsey ont mis au point un processus d’invention qu’ils ont nommé Experimental Watch Techonology (EWT) soit une très rigoureuse “plateforme” de réflexion théorique, de recherche, d’étude et d’expérimentation d’où sont sorties la plupart de leurs inventions mécaniques.
Leur première invention, le Double Tourbillon 30°, témoigne parfaitement de l’efficacité de ce processus. Au départ, il y a effectivement une “inspiration”, sous forme d’une intuition: et si on inclinait la cage du tourbillon pour en améliorer la moyenne de marche? Quatre ans furent nécessaires pour parvenir à concrétiser ce qui n’était qu’un présupposé et parvenir à une solution inédite: à l’intérieur d’une cage tournant en quatre minutes est insérée une plus petite cage, contenant le balancier spiral, inclinée à 30° et tournant en 60 secondes. Cette conjonction entre inclinaison et vitesses de rotation différenciées permet d’annuler les écarts de marche dus à l’attraction terrestre dans toutes les positions d’une montre bracelet. En 2011, cette configuration inédite remportera d’ailleurs le Premier prix du Concours International de Chronométrie du Locle. Suite à cette première invention, cinq autres idées novatrices vont sortir graduellement (et sortent toujours) du “pipe-line” d’EWT: pleinement concrétisés, on trouve le Quadruple Tourbillon, qui couple quatre tourbillons avec un différentiel pour atteindre une encore plus grande précision, et le Tourbillon 24 secondes, trois fois plus rapide qu’un tourbillon normal; encore à l’état de prototype, sont en passe de sortir de l’EWT le Balancier Spiral Binôme, caractérisé par son spiral en diamant de synthèse qui cherche à améliorer les performances de l’organe réglant, ainsi que le Différentiel d’Egalité, qui cherche à “niveler la force motrice avant de la distribuer de manière constante à l’organe régulateur”; enfin, toujours dans les starting blocks, le Double Balancier. Pour la première fois, nos deux chercheurs s’éloignent avec cette montre du domaine du tourbillon en tablant sur la moyenne de marche issue d’un double organe réglant. Une autre façon d’améliorer la chronométrie (qui ouvrira à de nouvelles architectures…).
De la haute technique à la haute esthétique
Le succès avéré de Greubel Forsey n’aurait pas été le même si ces chercheurs en étaient restés à la “simple” mise en forme de leurs intuitions techniques. Or, ce qui est assez particulier dans leur démarche est que c’est précisément cette créativité technique qui les a contraints, d’une certaine façon, à envisager de nouvelles considérations esthétiques. Car, à leurs yeux, “technique et architecture sont sœurs siamoises”.
Une même invention, à l’image par exemple du Double Tourbillon 30°, peut ainsi être sans cesse revisitée, recomposée spatialement et prendre donc des aspects bien différents selon l’architecture choisie pour la mettre en valeur. Ce travail architectural, opéré en profondeur dans les trois dimensions (on est là bien loin du simple binôme cadran – mouvement), les a “contraints”, pourrait-on dire, à apporter à la réalisation esthétique de leurs pièces et à leur degré de finition une attention et un soin proprement époustouflants. Il y a un peu de “folie” (et les prix de leurs pièces s’en ressentent) que de vouloir pousser aussi loin qu’ils le font la perfection de la décoration et de la finition du moindre et du plus caché des composants de la montre. Deux chiffres disent tout: Greubel Forsey, c’est à peine 100 collaborateurs pour faire… 100 montres par an!
“Peut-être parviendrons-nous un jour à faire 120 pièces…”, ose timidement Stephen Forsey, “mais chaque nouvelle pièce nous amène plus loin dans la recherche, la création et la finition…”.
Des racines et des ailes
Cette petite centaine de collaborateurs (en comptant également Compli-Time, société-sœur spécialisée dans le développement de complications pour des tiers) est regroupée depuis 2009 dans un “lieu de vie” qui exprime à la perfection l’esprit d’invention profondément ancré dans la haute tradition horlogère qui anime nos deux horlogers. Au pied d’une splendide ferme du XVIIème siècle, magnifiquement restaurée – les “racines” -, surgit littéralement du sol - les “ailes” -un bâtiment en pente (incliné à 30°, jurerait-t-on) de verre, de métal et de bois qui regroupe tous les ateliers. Organisés sur trois étages autour d’un lumineux et vaste patio, ceux-ci sont également généreux, ordonnés, confortables et chaleureux, qu’il s’agisse des ateliers d’usinage, de décolletage, des salles de laboratoire, des bureaux de construction ou des établis de la décoration, de ceux du montage et de l’emboîtage.
Environ 70% des composants sont fabriqués en interne, dans ces locaux. Sachant que chaque nouvelle création demande le renouvellement intégral de 80% de ses pièces – y compris pignons et donc trains de rouages -, et connaissant la modestie du nombre de montres fabriquées par an, on peut aisément en déduire que tout est conçu pour pouvoir répondre aux exigences particulières (et coûteuses pour en assurer la parfaite et constante qualité) de la petite série.
Source: Europa Star Decembre - January 2013/14 Magazine Issue

