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Louis Vuitton, voyage vers la crédibilité horlogère

August 2012


Il y a dix ans maintenant que le malletier Louis Vuitton s’est lancé dans l’horlogerie. Qui dit malletier pense voyage et c’est donc en toute cohérence que la montre emblématique de Louis Vuitton porte le nom apparemment étrange de “Tambour”. Car “tambour” est le nom donné au XVème siècle aux toutes premières horloges portatives dont la forme évoquait précisément celle de cet instrument de percussion. Ces premières horloges voyageuses conçues pour accompagner tel ou tel souverain passant d’un château à l’autre, permettaient de toujours conserver l’heure par devers soi. A l’époque, un éminent signe de pouvoir! Peut-être est-ce toujours le cas?
Hamdi Chatti, directeur Montres & Joaillerie de Louis Vuitton, apprécie particulièrement cette référence historique qui rappelle l’identité essentiellement voyageuse de sa marque. Europa Star l’a récemment rencontré pour faire le point de ces dix ans d’horlogerie Louis Vuitton.

Hamdi Chatti
Hamdi Chatti

Europa Star: Coup sur coup, Louis Vuitton vient d’annoncer l’acquisition de la Fabrique du Temps, un constructeur de mouvements très pointu, celle également de Léman Cadrans, un cadranier haut de gamme, et l’achat et la transformation d’un grand bâtiment dans la banlieue horlogère de Genève. L’horlogerie Louis Vuitton aurait-elle décidé de devenir manufacture?

Hamdi Chatti: Je ne sais pas si le terme est exact, mais je préfère parler d’artisans manufacturiers. Essentiellement, ce que nous visons c’est l’indépendance créative. Notre projet est de réunir sous un même toit, à l’horizon 2013 – 2014, les trois pôles essentiels de notre activité horlogère: les Ateliers Horlogers Louis Vuitton qui emploient 50 personnes à la Chaux-de-Fonds, l’unité de développement de mouvements La Fabrique du Temps, ainsi que Léman Cadrans. Jusqu’à présent, nous maîtrisions directement le début et la fin du processus de fabrication horlogère. Soit, d’un côté la création, le développement, le prototypage, et de l’autre les terminaisons, comme l’empierrage, le réglage, l’emboîtage, le contrôle. Réunir sous un seul toit les diverses compétences que nous avons déjà va nous permettre de graduellement maîtriser tout l’entre deux qui nous manque encore.

ES: Question de crédibilité horlogère?

HC: Nous voulons nous installer durablement dans le haut de gamme horloger et y acquérir non seulement une pleine crédibilité mais marquer un territoire bien précis dans ce segment. Cette stratégie passe par une nécessaire indépendance créative permettant la mise au point intégrale de mouvements exclusifs et par une tout aussi nécessaire crédibilité industrielle acquise par l’industrialisation progressive de notre production propre. Et dès lors que nous serons installés à Genève, nos produits les plus haut de gamme pourront porter le Poinçon de Genève.

ES: Dans ce processus d’intégration, irez-vous jusqu’à maîtriser l’habillage?

HC: Nous voulons commencer par réaliser tous nos prototypes de boîtes par nous-mêmes. Et demain, sans doute, déciderons-nous de faire tout ce qui est habillage or directement en interne. Mais l’essentiel, pour l’heure, tient au développement de nos propres mouvements exclusifs.

Louis Vuitton, voyage vers la crédibilité horlogère

ES: En ce sens, l’acquisition de La Fabrique du Temps est un signe fort. Les deux créateurs de cette maison, Michel Navas et Enrico Barbasini figurant parmi les meilleurs constructeurs et créateurs de mouvements de l’horlogerie suisse...

HC: Nous ne sommes pas des inconnus les uns pour les autres, car dès 2009 nous avons développé avec eux notre très innovant mouvement Spin Time, avec son affichage des heures sur cubes rotatifs. Au départ, il ne s’agissait là de faire que des séries limitées de très haut de gamme. Mais comme ce produit non seulement fonctionne parfaitement du point de vue technique mais qu’il a rencontré un très large succès, nous nous sommes posés la question de son développement et de l’industrialisation de tout le process afin de parvenir à le produire en quantités beaucoup plus importantes. Car ce concept rejoint parfaitement notre identité voyageuse... Ce n’est en rien un “coup” de pub ou un effet de marketing mais cette thématique voyageuse nous donne toute la structure de développement de nos mouvements à moyen et long terme. C’est une colonne vertébrale.

ES: Mais un tel mouvement est encore marginal dans la totalité de votre production...

HC: Nous distinguons deux types de produits, selon leurs mouvements,: en dessous de 4’000 euros, nos montres – heure, minute, seconde et date - sont et seront équipées de mouvements ETA. Au-dessus, pour des produits entre 7’000€ et 10’000€, nous envisageons de produire nos mouvements dédiés intégralement en interne, à Genève. Et dans cet objectif, nous travaillons dès à présent au développement de notre propre mouvement chronographe et heures du monde. Le voyage, toujours...

ES:Louis Vuitton a une particularité essentielle: c’est, à notre connaissance, la seule marque horlogère qui ne distribue ses produits que dans ses propres boutiques, exclusivement. Cette politique est-elle appelée à se poursuivre?

HC: C’est un modèle effectivement unique, dont les pleins effets peuvent se déployer car Louis Vuitton compte environ 400 magasins exclusifs et en nom propre dans près de 60 pays, que nous en ouvrons entre 10 et 15 nouveaux chaque année et que je peux compter sur 10’000 vendeurs... Louis Vuitton est, par exemple, présent en Chine depuis 1992 et chaque année sa progression y est de 60%. Vous ne pouvez donc acquérir une montre Louis Vuitton que dans nos propres magasins. Et si, malheureusement, vous pouvez trouver ici ou là des contrefaçons, comme pour toutes les marques qui comptent, nous évitons totalement tout marché gris.

Louis Vuitton, voyage vers la crédibilité horlogère

ES: Mais les clients qui se rendent dans un magasin Louis Vuitton n’y viennent pas prioritairement pour l’horlogerie...?

HC: Les clients sont pour la plupart des femmes et des hommes qui aiment la marque Louis Vuitton, dans ses différentes expressions. Si, au départ de notre aventure horlogère, l’achat d’une montre Louis Vuitton procédait surtout d’un coup de coeur – coup de coeur pour une forme, un style, un nom – la crédibilité horlogère que nous construisons pas à pas et que nous démontrons avec des produits comme, par exmeple, la Tambour Spin Time GMT dont nous avons déjà parlé, amène à la marque une clientèle spécifique, sensible à la qualité, à la créativité et aux valeurs intrinsèquement horlogères de nos produits. Reste que nos premiers prescripteurs – nos détaillants, si vous voulez - sont nos vendeurs. Et nous avons prévu, dans le cadre de nos nouveaux établissements à Genève, d’ouvrir au coeur de notre manufacture un véritable centre de formation à la vente de l’horlogerie et de la joaillerie qui leur sera dédié. Ils pourront y découvrir concrètement ce que représente la création et la fabrication d’un garde temps, afin de pouvoir relayer au plus près ce message à nos clients. Mais de façon plus large, nous voulons aussi démontrer à l’ensemble de la communauté horlogère que, même si notre modèle est différent de celui des autres maisons, nous faisons pleinement partie du haut de gamme de l’industrie horlogère, que nous en avons acquis toute la crédibilité et que nous sommes là pour le long terme.

Source: Europa Star Première Vol.14, No 4