La maison parisienne poursuit son effort de verticalisation. Visite de sa nouvelle manufacture horlogère à Genève et rencontre avec le directeur de la division montres Hamdi Chatti.
Louis Vuitton aura pris son temps: la maison fondée en 1854 a attendu le début du millénaire pour se lancer dans l’industrie horlogère. Mais le fameux fabriquant de malles n’a depuis lors pas traîné: en douze ans, il s’est livré à une accélération impressionnante dans l’acquisition de savoir-faire horlogers. L’inauguration à l’automne de La Fabrique du Temps, nouveau bâtiment qui rassemble tous les métiers de la maison, en est l’illustration éclatante.
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Cet écrin tout de blanc vêtu, situé à proximité de Genève, reprend en réalité le nom du petit atelier fondée par deux maîtres des complications horlogères, Enrico Barbasini et Michel Navas, que Louis Vuitton a racheté en 2011. Les deux artisans ont donné une impulsion déterminante à la division montres du géant du luxe. Avec le rachat l’année suivante d’une autre petite société genevoise, Léman Cadrans, Louis Vuitton ajoutait un jalon important à son processus d’intégration et s’implantait durablement dans la capitale mondiale de la haute horlogerie. La boucle est bouclée aujourd’hui – concrètement mais aussi symboliquement – avec le déménagement des équipes de son ancien site de production de La-Chaux-de-Fonds à Genève.
Si le «cœur» de la maison bat toujours à Paris, comme on tient toujours à le préciser, c’est désormais à Genève que ses cerveaux et techniciens horlogers déploient toute l’étendue de leur talent. Une nouvelle manufacture qui doit donc «favoriser l’indépendance créative», selon la marque. Avec trois objectifs affichés: «maîtriser et réinterpréter» les secrets de la haute horlogerie; réunir un «esprit d’horloger indépendant et le dynamisme d’une grande maison»; enfin, «offrir à l’imagination un environnement propice et un écrin high-tech». En effet, la division horlogère ne semble visiblement pas vouloir ralentir la cadence, au vu des espaces impressionnants alloués à une équipe d’une centaine de personnes…
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Mais avant de regarder vers l’avenir, il faut prendre toute la mesure du parcours déjà effectué: dès sa première collection de 2002, la «Tambour», la marque s’est affirmée sur la scène horlogère avec ses modèles GMT, chronographe, tourbillon, Spin Time ou encore répétition minutes. Aujourd’hui, la maison propose de nouveaux modèles de la ligne «Emprise», ainsi qu’une pièce inspirée des malles de voyage, la «Escale Worldtime» (lire les encadrés). C’est donc avec beaucoup de confiance, entouré de ses nouveaux modèles et installé dans un bâtiment à peine sorti de terre, qu’Hamdi Chatti, le directeur des montres Louis Vuitton, a accueilli Europa Star pour détailler sa stratégie. Entretien.
Genève est la capitale internationale de la haute horlogerie et nous souhaitons nous ancrer véritablement dans ce segment.
Pourquoi avez-vous regroupé toutes vos activités horlogères à Genève?
Hamdi Chatti: Cela a constitué une évolution naturelle. Il est vrai que notre site initial, inauguré en 2002, se trouvait à La-Chaux-de-Fonds. Mais nous avons décidé de relocaliser le site à Genève suite aux rachats de La Fabrique du Temps et de Léman Cadrans. Genève est la capitale internationale de la haute horlogerie et nous souhaitons nous ancrer véritablement dans ce segment. Des raisons pratiques, également, justifient ce choix: du point de vue des transports, Genève est beaucoup mieux connectée à la maison-mère parisienne, où je suis basé. Les échanges seront facilités. Nous avons bien entendu fait tout notre possible pour aider nos équipes chaux-de-fonnières à s’installer à Genève. Car cent kilomètres, cela peut sembler peu, mais en Suisse, c’est une longue distance!
Combien d’employés comptez-vous désormais à Genève?
HC: Une centaine. Mais nous avons délibérément conçu ce bâtiment avec une capacité supplémentaire. Nous ne l’avons pas construit pour deux ans, mais vingt ans au moins! Nous avons ainsi la possibilité de nous agrandir sans devoir reconstruire. Parfois, je suis étonné de voir des manufactures où l’on se sent à l’étroit six mois après avoir emménagé… Or, ce n’est pas beaucoup plus cher de prévoir 30% de capacités supplémentaires en amont.
En rassemblant des métiers différents sous un même toit, nous essayons de créer une «alchimie».
Quels sont les gains pratiques de ce regroupement?
HC: Il y aura certainement des progrès sur les volumes ou la rapidité de production. Mais le vrai gain concerne la créativité et l’innovation. En rassemblant des métiers différents sous un même toit, nous essayons de créer une «alchimie». C’est pour cela que la cantine, où tous nos employés se mélangent, est sans doute le plus bel endroit du nouveau bâtiment! Si nous voulons être innovants, il faut que nos horlogers, nos cadranniers et nos ingénieurs aient la possibilité de dialoguer et de se lancer des défis mutuels.
Jusqu’où ira votre effort de verticalisation?
HC: Ce que je peux vous dire, c’est que nous continuerons de collaborer avec nos partenaires externes historiques. Si nous sommes venus en Suisse en 2002, c’est justement pour profiter de la présence de tous ces savoir-faire. De manière générale, nous considérons à l’intérieur du groupe que la joaillerie est parisienne et l’horlogerie suisse. C’est pour cela également que nous décidons aujourd’hui de nous développer à Genève, capitale de la haute horlogerie. Nous n’allons pas forcément produire plus mais concevoir des produits qui intéressent une clientèle plus pointue. C’est notre objectif numéro un.
Pensez-vous aussi au Poinçon de Genève?
HC: Ce serait la cerise sur le gâteau. Mais c’est un long processus, qui dure entre 18 mois et deux ans. Le Poinçon de Genève implique non seulement un développement très précis, mais aussi un suivi spécifique. Cela pourrait concerner certaines pièces de haute horlogerie, peut-être d’ici fin 2015. Et cela doit s’accompagner d’une réflexion et d’une narration particulières. Nous ne voulons pas nous labelliser Poinçon de Genève simplement pour nous labelliser, cela n’apporterait rien. Il nous faut encore trouver l’histoire à raconter.
Cette montée en gamme implique aussi une augmentation du prix moyen de vos montres…
HC: Absolument. Nos premiers prix se situent toujours à 2’500 francs mais il y a parallèlement une tendance générale à toucher une clientèle plus pointue, qui s’intéresse à une montre spéciale, affichant un prix plus élevé qu’un produit classique.
Vu notre distribution particulière, qui est cantonnée aux boutiques Louis Vuitton, nous n’allons pas ouvrir ou fermer des boutiques à la va-vite.
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Vous inaugurez votre manufacture un peu à contre-courant, alors que l’industrie horlogère connaît un certain ralentissement, notamment en Asie. Comment allez-vous réagir?
HC: Vu notre distribution particulière, qui est cantonnée aux boutiques Louis Vuitton, nous n’allons pas ouvrir ou fermer des boutiques à la va-vite. Nous ne le pourrions tout simplement pas. Mais c’est aussi une force, car nous pouvons capter des aficionados de la maison, qui n’entreraient pas forcément à la base dans notre boutique pour acheter une montre…
Nous voulons proposer des produits différents, tout en étant dans l’air du temps.
Mais comme vous cherchez aussi à capter une clientèle plus pointue, n’allez-vous pas également passer par des détaillants spécialisés en horlogerie?
HC: Non, cela n’a jamais été notre politique. Nous continuerons d’être distribués uniquement dans nos propres boutiques. Notre souhait serait que les connaisseurs les plus pointus d’horlogerie entrent quant à eux spontanément dans une boutique Louis Vuitton pour nos montres. Car la maîtrise de la distribution fait partie de l’ADN de notre maison, tout comme la conception du design à l’interne et le refus de pratiquer les soldes. Ce sont des «vaches sacrées», qui ne sont pas négociables!
Il faut d’ailleurs souligner que notre source d’inspiration vient prioritairement de la maison. Si nous développons la montre «Escale Worldtime» avec ses fuseaux horaires et ses couleurs si caractéristiques, c’est que nous avons été inspirés par cet héritage. L’histoire du «voyage» chez Louis Vuitton est notre point de départ pour nous projeter vers l’avenir. Nous voulons proposer des produits différents, tout en étant dans l’air du temps.
Source: Louis Vuitton

