Fin juin 2011, une annonce fait du bruit dans le petit monde des bureaux de création et de construction: La Fabrique du Temps a été rachetée par Louis Vuitton.
La Fabrique du Temps, c’est essentiellement deux hommes, Enrico Barbasini et Michel Navas, deux des meilleurs spécialistes des complications horlogères. Tous deux sont passés par les meilleures écoles: Gérald Genta, du temps de sa splendeur, quand le maître-designer était encore aux commandes, Patek Philippe, longuement, Audemars Piguet, également, pour Michel Navas, puis Franck Muller, pour tous les deux. Sur ce passage à Genthod, aux côtés de Michel Golay, les deux hommes sont intarissables. A l’époque, Franck Müller est en plein boom. Tout semble possible et l’homme veut multiplier les complications les plus folles, à l’image de la Crazy Hours, une idée lancée un peu en l’air par Franck Müller lui-même et qu’ils reprennent au vol pour la concrétiser.
Installés “au château”, dans un local indépendant, ils peuvent donner libre cours à leurs rêves mécaniques. Mais la bisbille entre Franck Müller et Vartan Sirmakes s’installe et les deux hommes s’en vont voir ailleurs. Avec leur collègue Mathias Buttet, ils fondent BNB mais vont rapidement s’en éloigner. “On avait monté cette boîte pour bosser, pas pour faire de l’argent”, expliquent-ils en toute candeur. Lorsque la crise se déclenche, agissant comme un révélateur, mettant à mal cette ambitieuse entreprise, grandie trop rapidement, mal gérée et qui finira par être engloutie dans la tempête, les deux hommes sont déjà loin. Ils se sont mis à leur compte, sous le nom de La Fabrique du Temps, tenant absolument à conserver une taille modeste, “douze personnes, maximum”. Mais leur excellence va leur jouer des tours. “Petit à petit, nous nous sommes fait manger par les clients et nous sommes devenus grands sans le chercher, nous sommes passés à 18 personnes, avons du engager deux logisticiens... c’est un peu beaucoup pour notre état d’esprit.”
Cette rançon du succès, La Fabrique du Temps la doit notamment à l’étroite collaboration nouée avec Laurent Ferrier, lui aussi ancien de Patek Philippe auprès de qui il a fait toute sa carrière. A la veille de sa retraite, Laurent Ferrier les approche: il veut faire une belle pièce, à l’ancienne, dans le respect absolu de tous les codes horlogers les plus classiques. Laurent Ferrier se chargera de la boîte, Barbasini et Navas du mouvement.
En fait “d’une belle pièce”, ce sera l’incroyable succès que l’on sait. En un rien de temps, l’horlogerie de Laurent Ferrier est plébiscitée par les collectionneurs les plus pointus du monde entier qui y voient une des expressions les plus pures de la haute tradition horlogère.
Hamdi Chatti frappe à la porte
C’est à ce moment, alors que les deux associés se demandent comment faire pour ne pas devenir encore plus grands, au risque de perdre leur précieuse liberté artistique, comment ne pas être contraints de devenir des gestionnaires plutôt que des créateurs, qu’apparaît Hamdi Chatti.
Celui-ci, qui vient d’être nommé à la tête de l’horlogerie et de la joaillerie Louis Vuitton, est à la recherche d’une authentique légitimité horlogère pour sa marque qu’il tient à placer au coeur de la haute horlogerie. “En fait, ce sont les bonhommes qui nous ont séduits, Hamdi Chatti et José Fernandez, directeur opérationnel basé en Suisse.”, expliquent-ils en toute franchise. “Nous, on aime travailler pour des vrais gens et tous deux sont des hommes de terrain, qui ont fréquenté les établis et savent de quoi ils parlent. Et puis leur projet nous intéressait.”
Le projet de Louis Vuitton? Un projet global de manufacture horlogère, mais qui restera dans “une taille humaine, 100 personnes à terme”. Un terrain a d’ailleurs été trouvé à Genève, un bâtiment est en train d’être édifié qui regroupera sous un même toit les ateliers Louis Vuitton encore installés à La Chaux-de-Fonds et La Fabrique du Temps. “Mais au-delà de ce projet de manufacture, ce sont aussi les termes précis du projet spécifiquement horloger de Louis Vuitton qui nous ont décidés.”
Deux axes de travail principaux se dégagent: la voile et le voyage. Autour de ces thèmes centraux, aux horlogers d’imaginer de nouvelles expressions et de nouvelles complications. “Ce que nous voulons faire avant tout, c’est de l’horlogerie tout court, pleinement légitime, totalement maîtrisée. Et à terme, nous voulons aussi sortir des pièces frappées du Poinçon de Genève.”
Ils citent trois exemples emblématiques de leurs recherches pour Louis Vuitton: une répétition minutes intégralement conçue et réalisée à l’interne, le très intéressant Twin Chrono et ses 4 moteurs-balanciers, un tourbillon dame à micro-rotor.
Poésie et rigueur
Si on se penche d’un peu plus près sur ces pièces, on y trouve toute la fantaisie poétique des deux hommes, alliée à leur grande rigueur horlogère. La Tambour Répétition Minutes? Une idée aussi “simple” que poétique la distingue des autres répétitions minutes disponibles sur le marché: elle sonne non pas l’heure passante – à quoi bon puisqu’on peut la lire – mais un deuxième fuseau horaire, le Home Time, qui rappelle alors nostalgiquement au voyageur l’heure qu’il est chez lui.
La Tambour Twin Chrono? Peut-être le plus beau des chronographes. Ultra lisible avec ses trois larges compteurs, il est a priori spécifiquement destiné aux régates, permettant de calculer deux temps en parallèle ainsi que la différence entre ces deux temps, parfaitement lisible sur le compteur supérieur. Techniquement, quatre moteurs indépendants et reliés par un différentiel font tourner la machine. Mais, au-delà de sa fonction précise, ce chronographe si particulier et si lisible saura certainement séduire une clientèle qui l’utilisera pour tout autre chose que la régate.Une de leurs grandes réussites est aussi la Spin Time Régate, cette montre très innovante dont le compte à rebours est matérialisé par de petits plots colorés tournant sur leur axe?
Ce mécanisme complexe a été développé sur une base ETA 7750. D’où l’inévitable question: Louis Vuitton se lancera-t-il dans la réalisation d’un calibre de base fait maison? Les deux amis l’espèrent mais ne sont pas maîtres de la décision: “Il faudrait le faire pour l’ensemble du groupe LVMH, car pour parvenir à sortir un mouvement de base dont le prix soit possible, autour des 200.- CHF et non des 500.- CHF, il faut une puissance industrielle très importante. Ce serait une initiative-clé.” En attendant cette hypothétique décision, ce qui intéresse avant tout les deux horlogers c’est “le challenge que représente la construction d’une marque pleinement horlogère. Mais les lignes bougent et l’arrivée de Michael Burke à la tête de Louis Vuitton est très positive, on sent une grande volonté de développer le pôle horloger de la maison. Et puis, Louis Vuitton a également racheté Léman Cadrans et, dans ce domaine particulier, on n’est pas au bout de la nouveauté, grâce notamment aux nouvelles technologies, au laser, etc....”.
Des projets d’avenir, leur demande-t-on? Ils sourient: “Oui, dans nos têtes et dans nos cartons, on a quelques années d’avance... ce sera toujours dans le thème du voyage... un pièce dame, par exemple, très poétique, très Louis Vuitton avec un affichage particulier... Mais nous voulons prendre notre temps. La voie la plus intéressante à nos yeux est la simplicité... et la fiabilité! Une véritable légitimité ne se construit pas en deux temps deux mouvements. Mais nous disposons aussi d’un avantage énorme: la puissance commerciale considérable de Louis Vuitton!”. Pas mal pour deux rêveurs de l’horlogerie, dont le goût profond les porte à la discrétion et au pur plaisir d’oeuvrer au meilleur de leur art.
Source: Europa Star August - September 2013 Magazine Issue

