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Edito: Le grand pow-wow de l’horlogerie

July 2010


BaselWorld, a tout d’un événement rituel. C’est le grand pow-wow des tribus horlogères venues du monde entier pour réaffirmer leur appartenance au même vaste clan de l’industrie du temps internationale. Ainsi commence-t-il immanquablement par la grande conférence organisée par les chefs des différentes tribus manufacturières et commerçantes. Au premier jour, ceux-ci ont donc annoncé que “le ciel était plus dégagé” que l’année précédente, que l’orage qui avait ravagé tous les territoires avait en fait “balayé les excès” et que, selon la phrase désormais rituelle “les forts en sortaient renforcés”. Premier constat, en effet, l’horlogerie et la bijouterie ont réussi à faire le gros dos en 2009 et les dégâts collatéraux de la crise ont été relativement bien absorbés. A titre de preuve les responsables de BaselWorld, brandissaient les chiffres des participants: 1956 exposants en 2009, 1915 exposants en 2010. Soit un très modeste recul des présences de 2.096% à mettre en balance avec le recul du chiffre d’affaires horloger d’environ moins 25%. Les différentes tribus avaient donc toutes réussi à accumuler quelques réserves, soustraites au brasier du grand potlatch des folles années précédentes. Les affaires pouvaient donc recommencer mais, de grâce, “avec prudence et circonspection”. “C’est la fin de l’exubérance” avertissait ainsi un des plus respectables grands chefs du pow-wow bâlois, Jacques Duchêne, président du Comité des exposants qui fêtait sa soixantième participation à l’événement. “Revenons aux vraies valeurs, traditionnelles et tangibles”, conseillait-il fermement, “car le consommateur fait aujourd’hui des choix plus réfléchis qui devraient profiter avant tout aux acteurs les plus établis, aux plus sérieux aussi”. Finie vraiment, la grande noce des start-up horlogères? Balayés tous ces petits acteurs si ambitieux, si décidés à bouleverser le paysage créatif – si ce n’est économique? N’y en aurait-il vraiment que pour les “plus établis”? La semaine qui s’ouvrait allait-elle nous fournir quelques réponses? Et stylistiquement, les modèles ont-ils majoritairement rétréci, comme on nous l’annonçait partout? Les designs se sont-ils vraiment assagis? Comme on le verra par la suite, la réponse est beaucoup plus nuancée qu’on pourrait le penser. Et de fait, une certaine confusion règne en cette période-charnière, entre l’époque ultra-permissive qui se clôt et une autre, sans doute plus contrainte et mesurée, qui est en train de s’ouvrir. Mais est-ce si évident?

One to one ou all in one?
Prenez par exemple la nouvelle collection L.U.C proposée par Chopard, en cette année où la maison familiale fête ses 150 ans. Ces quatre nouveaux modèles, par ailleurs très bien dessinés par Guy Bovet, transfuge de chez IWC où il officiait auparavant, et équipés de quatre nouveaux calibres maison, représentent à eux seuls les quatre points cardinaux des tendances actuelles: l’absolue sobriété et le dépouillement avec la ronde L.U.C 1937 à remontage automatique, équipée du premier calibre Manufacture Fleurier (le mouvement de base L.U.C 1.010 conçu pour être produit à des niveaux industriels); ou son contraire, la rupture stylistique avec l’ultra-léger L.U.C Engine One Tourbillon, dont le mouvement doté d’un tourbillon à cage aluminium est “manufacturé comme un bloc moteur” et est monté sur des silentblocs disposés à l’intérieur de sa boîte titane. A un tout autre point cardinal de la boussole horlogère, l’hommage historique, on trouve une proposition bien différente sous la forme de la L.U.C Louis-Ulysse The Tribute, qui, avec ses imposants 49,6mm de diamètre, se présente à la fois comme une montre de poignet et une montre de poche, grâce à un ingénieux système inspiré d’une invention de Karl Scheufele 1 datant de 1912 et permettant de fixer une montre de poche à un bracelet cuir. Le mouvement mécanique à remontage manuel développé pour cet hommage porte le nom particulier de L.U.C EHG car Chopard a développé ce mouvement COSC et Poinçon de Genève en collaboration avec l’Ecole d’Horlogerie de Genève (EHG) pour que ses élèves disposent dans la décennie qui vient d’un kit qui leur permette de réaliser la traditionnelle “pièce d’école” qui couronne leurs études. Enfin, dernier point cardinal, étoile solitaire, la pièce de haute horlogerie réunissant de nombreuses complications, la L.U.C “all in one”. C’est une très belle pièce à remontage manuel, dont le mouvement à quatre barillets L.U.C 4TQE qui dispose de 7 jours de réserve de marche, entraîne heures, minutes, petites secondes sur tourbillon, calendrier perpétuel avec indication 24 heures, jour de la semaine, date en guichet, mois, année bissextile, indication de réserve de marche, indication 24h, équation du temps, lever et coucher du soleil et phases de lune de précision. On le constate, l’ultra complication – le “all in one” - n’a pas déserté les vitrines bâloises.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie L.U.C. ENGINE ONE TOURBILLON par Chopard Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie L.U.C 150 ‘ALL IN ONE’, L.U.C. 1937, L.U.C LOUIS-ULYSSE THE TRIBUTE par Chopard

La Chanel J12 entre maxi et mini
Un semblable grand écart entre tendance à la complication, voire à la démesure, et appel à la simplicité et à la retenue est exemplairement démontré par Chanel. D’un côté on trouvera ainsi une ravissante J12 d’un diamètre réduit à un très congru 29mm et de l’autre, on écarquillera les yeux devant l’imposante J12 Rétrograde Mystérieuse de 47mm. Mais ce n’est pas là seulement à une bataille de diamètre à laquelle on assiste (diamètres opposés qui, après tout, sont là pour cohabiter) mais à un conflit “conceptuel” entre une horlogerie que l’on pourrait qualifier de “portable” et une horlogerie démonstrative, à la recherche de l’inédit, de l’étonnant voire, dans le cas précis de la J12 Rétrograde Mystérieuse, de l’étrange, presque. L’affable et ingénieux Giulio Papi qui l’a mise au point a démarré sa réflexion en réfléchissant sur la couronne. Celle-ci n’est-elle pas en effet traditionnellement placée à droite (ce qui n’est pas des plus ergonomiques) par pur héritage de la montre de poche (où elle était généralement à 12h mais, la montre passant sur bracelet, la couronne a été déportée d’un quart de tour sur la droite)? Constatant que Coco Chanel elle-même avait toujours autant recherché l’aspect pratique dans ses créations que la pureté des formes, il s’est alors dit qu’il fallait déplacer cette couronne et la mettre sur le dessus de la boîte, créant ainsi une rondeur parfaite. Mais comment dès lors faire passer les aiguilles et, plus particulièrement, celle des minutes? Une aiguille rétractable? Trop complexe (bien que Urwerk l’ait fait). La solution retenue est celle d’une aiguille rétrograde qui, face à l’obstacle de la couronne verticale positionnée à 15 minutes, recule en dix minutes pour se repositionner à vingt minutes, les minutes manquantes étant alors décomptées dans un guichet, grâce à un disque indiquant de 11 à 19 minutes!. Toute la difficulté mécanique de ce système réside dans la synchronisation à effectuer dès lors entre l’aiguille rétrograde et le disque de 11 à 19 minutes. (cf en détail au sujet de cette montre Europa Star 2/2010). Cette montre-concept, voire ce pur exercice de style aurait sans doute été impensable il y a quelques années. Mais Chanel, comme tant d’autres marques établies, se voit poussé à la roue de l’innovation par toutes les jeunes pousses qui, si elles n’ont pas encore trouvé leur viabilité économique, continuent cependant à occuper, voire parfois à squatter (c’est à dire sans payer de “loyer”) de larges et précieux espaces médiatiques.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie 47-MM J12 RÉTROGRADE MYSTÉRIEUSE, J12 MARINE par Chanel

Autre nouveauté chez Chanel, la très réussie J12 Marine, évolution naturelle pour cette collection iconique. Alliant céramique hi-tech et bracelet caoutchouc, elle est équipée d’une lunette tournante unidirectionnelle en acier et d’un disque céramique ou en saphir. Automatique, elle est étanche à 300 mètres.

Talking pieces
Occuper l’espace médiatique par l’innovation, c’est ce qu’une marque comme Harry Winston a compris depuis longtemps, dix ans exactement, avec ses traditionnelles Opus en forme de “talking pieces”. (Ce n’est pas un hasard si celui qui a initié cette politique chez Harry Winston, Max Büsser, est depuis devenu un des ambassadeurs les plus en vue des nouvelles marques de niche ultra pointues, avec son MB&F). Harry Winston est ainsi un des rendez-vous bâlois attendu par tous les journalistes qui tiennent absolument à découvrir ce que sera l’Opus de l’année, en l’occurrence l’Opus X. On le doit cette fois à Jean-François Mojon, un horloger-ingénieur qui est à la tête de Chronode, une structure basée à la Chaux-de-Fonds et spécialisée dans le développement de mouvements compliqués. Mojon a imaginé une construction inédite basée sur un train d’engrenages planétaire. Comme dans une montre de type régulateur, l’affichage des heures, minutes et secondes est dissocié mais l’analogie s’arrête là. Car ces indications sont portées par trois modules giratoires distincts qui, comme autant de satellites de dimensions variables, tournent autour d’un invisible “soleil” central, en fait une plateforme qui tourne sur elle-même en 24 heures. Placées ainsi comme en orbite, ces indications sont fixées à un angle de 8° qui suit le délicat galbe de la glace saphir tout en conservant toujours la même orientation (c’est à dire, par exemple, le XII des heures reste toujours au sommet du satellite) grâce à un mécanisme qui les entraîne dans un mouvement centrifuge en sens inverse de leur course autour du pourtour du cadran. Ces indications gravitent donc sans cesse tout en restant orientées identiquement. De plus, un second fuseau horaire, rattaché directement à la plateforme des 24 heures, est indiqué en pointant une échelle 24h qui figure sur le pourtour du cadran.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie OPUS X par Jean-François Mojon pour Harry Winston

Utilisant toutes les ressources du train planétaire (une variante du différentiel permettant d’utiliser trois arbres ayant des vitesses de rotation différentes, fort utilisé en mécanique, par exemple dans les boîtes de vitesses automatiques, mais peu usité en horlogerie) Mojon et son équipe ont imaginé faire figurer au dos de la montre une indication de réserve de marche (72h) rendue linéaire grâce à un principe d’épicycle dit de la “droite de la Hire” ( grossièrement expliqué, un cercle roulant sur la périphérie d’un autre cercle de rayon double génère sur son rayon un segment de droite). La spectaculaire spatialité de la pièce est accentuée par l’absence de lunette. Une construction en sandwich permet ainsi de mener la glace saphir jusqu’aux bords de la boîte de 46mm grâce aux cornes qui viennent la pincer. Et curieusement (ou, au contraire, “logiquement”, pourrait-on dire) on retrouve une même idée d’engrenage planétaire chez un tout petit et tout jeune indépendant, Ressence.

Jeunes satellites
Le créateur de Ressence, Benoît Mintiens, un jeune designer industriel basé à Anvers, a imaginé coupler à un automatique 2824 un module planétaire composé de trois satellites orbitaux placés à l’intérieur d’une plateforme des minutes. Celles-ci sont indiquées sur une échelle posée en bordure extrême du cadran. A l’intérieur de cette plateforme, un satellite indique les heures, un autre les secondes et un troisième le jour ou la nuit. La configuration visuelle du cadran change ainsi en permanence et les trois satellites tournent autour de leur axe invisible à la façon des trois lunes de Saturne. Du point de vue de son design, la montre de Ressence est d’une superbe simplicité et offre une lecture limpide, grandement améliorée par un verre saphir tridimensionnel qui vient se poser directement sur la boîte dépourvue de lunette. On le voit, au-delà des choix stylistiques et de la “motorisation”, les ressemblances entre les deux projets sont grandes. Benoît Mintiens, dont c’était la première incursion en milieu horloger était tout surpris de l’extraordinaire accueil reçu à Bâle et se félicitait de la solidarité qu’il avait rencontrée auprès de ses nouveaux collègues (il avait loué un petit stand au Palace). Inquiet aussi des assauts chinois qu’il a dû subir (une horde de “journalistes” et de photographes a pris d’assaut son stand, photographiant ses pièces sous toutes les coutures, sans son autorisation), il a pris le soin d’aller voir Harry Winston afin de bien vérifier qu’aucun brevet n’avait été violé de part et d’autre. Il dit y avoir été très bien reçu. Le planétaire n’est-il pas aussi vieux que la mécanique? On ne peut que lui souhaiter plein succès.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie RESSENCE TYPE 02B par Ressence

A la pointe anglée du classicisme
Car cette présence d’un jeune passionné, qui était loin d’être le seul dans son cas, démontre qu’au delà des aléas économiques, l’horlogerie exerce un pouvoir d’attraction qui ne faiblit pas. Mais ce qui diffère est que, cette année, les nouveaux arrivants les plus remarqués n’ont pas tant été ceux qui présentaient les propositions les plus délirantes, mais plutôt ceux qui offraient une approche plus intrinsèquement horlogère, voire “puritaine” presque. A l’image de Laurent Ferrier, dont la proposition ultra-classique a été extrêmement commentée. Après avoir passé plus de 37 ans accoudé à un établi de chez Patek Philippe – ce nouvel arrivant n’est donc plus tout jeune, il est né en 1946 – Laurent Ferrier a décidé de lancer sa propre marque, en compagnie de son fils Christian, ex-constructeur chez Roger Dubuis. Pour y parvenir, Laurent Ferrier s’est aussi associé à Michel Navas et Enrico Barberini (les “N” et “B” de BNB qu’ils ont quitté pour fonder en 2007 La Fabrique du Temps, à Genève) avec pour objectif de créer une pièce d’horlogerie que lui-même qualifie “d’hyper classique”, inspirée en droite ligne des grandes pièces de chronométrie de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Fidèle à la même philosophie que celle de Patek Philippe, Laurent Ferrier s’est décidé pour un tourbillon, non pas pour ses qualités décoratives, comme la plupart de ceux qui sont sur le marché, mais véritablement pour son pouvoir réglant. On ne le découvre donc qu’au dos de la pièce.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie REF. LCF001-J par Laurent Ferrier

Pour parvenir à son but, Laurent Ferrier a opté pour un double spiral Straumann, composé de deux spiraux inversés qui permettent de conserver le centre de gravité du balancier sur son axe. Le résultat: une précision de marche de l’ordre de ± 2 secondes par jour. Ce tourbillon anime un mouvement à remontage manuel de 31,60mm de diamètre, d’une fréquence de 3Hz (21600 alternances/heure) et qui dispose d’une réserve de marche de 80 heures. Admirablement terminé (comme en attestait à Bâle un Philippe Dufour admiratif et bluffé) avec ses angles rentrants, techniquement et esthétiquement plus qu’orthodoxe, ce mouvement intemporel, aussi précis que robuste, est monté dans un boîtier de 41mm discret et subtil, parfaitement dessiné, qui encadre un cadran émail grand feu avec chiffres romains peints sur lequel courent des aiguilles en forme de fines sagaies. Du tout grand art traditionnel.

Temps Modernes
Signe des temps, cette montre intemporelle (proche par certains aspects de l’offre de H. Moser & Cie) éclipsait presque les propositions plus directement spectaculaires que l’on pouvait découvrir par ailleurs. Parmi celles-ci, pourtant, l’oeil de l’amateur avait de quoi se rassasier. Une des propositions les plus spectaculairement abouties était à découvrir chez Jean Dunand. On connaît les qualités d’esthète pointilleux et intransigeant de Thierry Oulevay, l’animateur et l’inspirateur de Jean Dunand, aux côtés de Christophe Claret, qui en assure la conception technique et la fabrication. Après le Tourbillon Orbital puis la Shabaka, la marque genevoise plonge encore plus loin dans ses racines Art Nouveau et Art Déco avec la Palace.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie PALACE par Jean Dunand

S’inspirant directement des principes constructifs de la Tour Eiffel, puisant dans les imaginaires mécaniques des Temps Modernes de Chaplin ou de Metropolis de Fritz Lang, la Palace de Jean Dunand parvient à entremêler et intégrer de façon étonnante une construction mécanique et un habillage à la fois innovants et reminiscents de cette faste période: platines évoquant les éléments d’acier des ponts métalliques, montées sur une dizaine de petits piliers visibles par les côtés ajourés du boîtier dont les arches évoquent la base de la Tour Eiffel; minuscule chaîne à maillons équipée de microscopiques tendeurs semblable à celle d’une moto vintage qui communique l’énergie du remontage au barillet, tout, jusqu’au moindre détail et à la moindre pièce a été pensé et dessiné en cohérence avec les références majeures de l’époque évoquée. De chaque côté du tourbillon volant placé à 6h et surmonté d’un compteur de chronographe 60 minutes sur disque saphir, on découvre deux indicateurs linéaires verticaux, semblables à des ascenseurs, celui de droite étant un indicateur de réserve de marche (72 heures) et l’autre un indicateur GMT. Les 24 heures de ce GMT sont marquées par une flèche qui monte verticalement et qui, arrivée au sommet de sa piste, fait un brusque saut à 180 degrés pour venir pointer l’autre côté et redescendre en 12h. On reviendra plus en détail sur cet imposant chronographe mono poussoir en titane de 48mm sur 49mm, dont chaque pièce sera unique.

Les Grandes Animations
La Palace n’est par ailleurs pas la seule montre à opter pour une transmission par chaîne. La chaîne, sous toutes ses formes, semble au contraire avoir la cote (est-ce un effet post V4?). Hautlence, avec son concept HL2.0, pousse encore le spectacle un peu plus loin et offre une véritable sculpture cinétique en architecturant tout son affichage – et comme on le sait, c’est là la spécialité de la marque – autour d’une heure sautante constituée d’une chaîne à 12 maillons pilotée à partir d’une minute rétrograde par le biais d’un système bielle-manivelle inspiré lui aussi, comme dans la Palace, de la grande époque de la mécanique triomphante: les locomotives à vapeur. Mais Hautlence pousse encore sa logique plus loin en faisant s’accompagner le changement d’heure au guichet de l’heure sautante sur chaîne par la rotation à 60° de l’organe de régulation (un double spiral Straumann, comme chez Laurent Ferrier, comme quoi l’horlogerie la plus classique et celle qui est la plus disruptive se servent aux mêmes sources). A ma connaissance, c’est bien la première fois que l’on peut ainsi observer un organe réglant non seulement sautant, balancier, spiral, ancre, roue d’ancre, roue de seconde et roue de moyenne effectuant une rotation dans un axe parallèle à celui du poignet, mais qui plus est qui soit piloté par l’affichage – alors que généralement c’est bel et bien le contraire qui se passe!

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie HL2 par Hautlence

De plus, comme le balancier se retrouve ainsi emporté dans toutes les positions, on obtient une correction de défauts d’équilibre du balancier-spiral semblable à celle obtenue par un tourbillon. On y reviendra bientôt, cette montre étant encore au stade de prototype. Mais relevons en passant la constance de la démarche car Hautlence, qui par ailleurs revient de loin après le départ d’un de ses deux fondateurs, a toujours affirmé vouloir privilégier des recherches menées sur l’affichage mécanique différent. Mais Hautlence n’est pas seul à jouer ainsi du spectaculaire puisqu’un de ses voisins bâlois, la marque très punk-rock Ladoire, montrait en secret son prochain projet, sur lequel nous ne pouvons rien dire d’autre que ce sera, plus qu’une Grande Complication, une véritable Grande Animation...

Retour de pendule
Mais au chapitre des innovations, c’est encore TAG Heuer qui, cette année, a marqué les esprits avec l’annonce assez fracassante de la présentation du premier mouvement mécanique sans spiral, le TAG Heuer Pendulum Concept. S’il ne s’agit là encore que d’un “concept”, c’est parce que sa mise au point définitive rencontre encore un obstacle, de taille, sur lequel nous reviendrons plus bas. Mais sur le principe, avouons que cette proposition est bluffante et ouvre probablement des pistes étonnantes et inédites. Après s’être attaqué avec la V4 à un des éléments de la trilogie du mouvement mécanique classique, la transmission, en y introduisant des courroies, TAG Heuer s’attaque aujourd’hui à un deuxième élément, la régulation, avant peut-être que de s’attaquer au troisième élément, l’accumulation de la force.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie TAG HEUER PENDULUM CONCEPT

L’objectif de TAG Heuer était donc d’essayer de créer un oscillateur mécanique qui soit totalement différent de tout ce que l’on connaît. Ayant choisi de conserver à l’identique l’échappement et la roue d’échappement, c’est au coeur du système, le spiral, que les ingénieurs de la marque se sont attaqués. Pour la bonne raison que le spiral, aussi performant soit-il, est sensible à la gravité et aux chocs, problèmes fondamentaux que ne résout pas entièrement le recours à d’autres matériaux, tel le silicium, par exemple. Les recherches ont dès lors porté sur une technique tout à fait inédite: un dispositif constitué de quatre aimants. Deux de ces aimants, un positif et un négatif, magnétisés dans une seule direction, sont disposés face à face sur le pourtour, maintenus par un support fixe en fer doux formant comme une cage de Farraday. Au centre, dans l’axe de la roue de balancier maintenue par un pont traditionnel, deux aimants sur un mobile rotatif, dont les pôles positif et négatif alternent, créant ainsi un champ magnétique de part et d’autre du dispositif. Pour que cet ensemble fonctionne, il a été nécessaire de donner une forme spéciale à ces aimants de façon à “linéariser” leur force (car un des problèmes des aimants est que leur force décroît très rapidement, de façon inversement proportionnelle à la distance au carré). Il a aussi fallu les disposer savamment, pour les contrôler dans les trois dimensions afin qu’ils fournissent le couple de rappel linéaire adéquat aux oscillations alternées du balancier. Les avantages de ce système? L’insensibilité des champs magnétiques à la gravité et aux chocs, ce qui annule deux des problèmes majeurs rencontrés par le spiral traditionnel. Ajoutons-y une simplicité de montage qui facilite grandement le travail de l’horloger. Mais reste un sérieux écueil, comme le reconnaît ouvertement Stéphane Linder, vice-président en charge du marketing et du design: les aimants sont très sensibles à la température. Problème qui n’est pas encore résolu. Le challenge est donc maintenant pour TAG Heuer de trouver un type d’aimant qui soit le plus insensible possible aux écarts de température. D’une certaine façon, c’est le même problème que celui rencontré par le spiral avant l’invention de l’Elinvar par Guillaume, dans les années 20. Car une fois ce défi surmonté– mais quand le sera-t-il? – le Pendulum, avec ses 6 Hz, ses 43’200 alternances/heure, son absence de perte d’amplitude et la modulation possible de sa fréquence sans surcharger pour autant son alimentation énergétique procurera de réels avantages en termes de précision et de performance.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie Première incarnation du mouvement 1887 dans le TAG Heuer Carrera 1887 chronographe qui, avec son design très sobre, privilégie les qualités de lisibilité, d’ergonomie et de sécurité (doubles poussoirs à pression latérale).

Mais, sur le versant industriel, TAG Heuer présentait aussi cette année son déjà fameux calibre 1887, un chronographe intégré à roue à colonnes et pignon oscillant, développé, comme on le sait désormais officiellement, à partir du TC78 de Seiko Instruments. Le “bug” de communication initial ayant été promptement corrigé (lire à ce sujet Europa Star 1/10) on a pu se pencher plus sereinement sur cette importante réalisation – 20 millions de FS ayant été investis par TAG Heuer dans ce développement et dans l’outil de production industriel qui a été configuré pour une production de plusieurs dizaines de milliers de mouvements par an. Très clairement, cet investissement s’inscrit dans la grande bataille des mouvements qui s’annonce désormais et assure à TAG Heuer une indépendance de fait dans ce secteur vital pour la marque. Le 1887 est un mouvement robuste, conçu pour être facilement entretenu tout en offrant des performances qualitatives, notamment grâce à une nouvelle version du pignon oscillant inventé par Edouard Heuer en 1887 qui, associé à la roue à colonne, permet un “embrayage” du chrono au 2/1000ème de seconde. Nous y reviendrons également plus en détail dans notre prochain numéro.

Zenith au dixième ciel
Au rayon des chronographes, toujours, Zenith autre marque du même groupe LVMH, présentait un calibre fort attendu, le El Primero Striking 10th. Ce calibre novateur, permettant la lecture très aisée du 10ème de seconde, marque de façon frappante le recentrage de Zenith opéré par la nouvelle direction emmenée par Jean-Frédéric Dufour. Zenith revient sur son territoire historique – la précision comme valeur horlogère cardinale, ce que les flamboyances passées avaient quelque peu éclipsé – tout en se repositionnant économiquement en cherchant à offrir un véritable contenu au prix “juste” (en l’occurrence aux alentours de 8’000€ en acier sur cuir, ce qui en fait la concurrente directe de la Daytona à 7600€ tout acier).

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie EL PRIMERO STRIKING 10TH par Zenith

Avec la Striking 10th, Zenith a tout “simplement” cherché à afficher la performance naturelle du mouvement El Primero qui, avec ses 36’000 alternances/heure, impose à son aiguille chronographique dix sauts par seconde (une heure se décomposant en 3’600 secondes). Jusqu’à présent, cette particularité n’était pas lisible en 10ème de seconde sur le cadran. Comment les afficher – et les transmettre. Une seconde foudroyante classique, effectuant soit un tour de cadran par seconde voire selon les cas 4 ou 5 sauts par seconde, ne permet pas un décomptage aisé des temps courts, les divisant en 1/8ème ou 1/5ème. La solution retenue par Zenith a donc été de graduer le pourtour du cadran en 100 divisions, l’aiguille le parcourant en 10 secondes, chacun de ses pas correspondant dès lors à autant de dixièmes. Mais, afin de les afficher ainsi, encore fallait-il trouver la solution technique pour capter ces dix pas par seconde. Au coeur du système on trouve ainsi une double roue en silicium qui tourne au rythme des 36’000 alternances/heure et qui est directement en prise avec la roue d’embrayage. Celle-ci entraîne la roue du chronographe comportant 100 dents, correspondant aux 100 dixièmes de seconde par tour du cadran effectué en 10 secondes. Lorsque le stop du chrono est enclenché, la roue d’embrayage se cale avec précision dans la double roue en silicium. L’aiguille, via la roue du chronographe qui, on le rappelle, comporte 100 dents, s’arrête donc instantanément en face d’une des 100 divisions. Contrairement à ce qui a été dit ici ou là, cette très belle réalisation n’est pas la première montre mécanique à indiquer les 10ème de seconde. On a connu auparavant des propositions, telles que, entre autres, un chronographe Longines des années 1970 à échelle vernier (un principe, qui porte le nom de son inventeur qui en fit la description en 1631, et que l’on retrouve par exemple dans les pieds à coulisse): l’aiguille était directement prolongée par une minuscule échelle mobile allant de 0 à 9 qui, par alignement sur l’échelle des secondes, indiquait le dixième. Ou, plus près de nous, le Grand Carrera Calibre 36 Caliper Chronographe de TAG Heuer, reprenant le même principe du vernier mais l’intégrant sur une échelle mobile à l’intérieur du cadran. Par contre, c’est bel et bien la première fois que le principe de la foudroyante est employé à cet usage du dixième, que seul l’alternance de 36’000 permet. Quoiqu’il en soit, cette Striking 10th est parfaitement emblématique du nouveau cours de Zenith. Et, au-delà, de l’époque?

La sérénité des temples
Non loin du stand Zenith, à l’emplacement le plus privilégié du Salon, deux pôles majeurs se dressent face à face, de part et d’autre de l’allée centrale: Rolex et Patek Philippe. Deux temples, en quelque sorte, l’un en forme de fort inexpugnable complété par une esplanade qui mène à de grands escaliers, et l’autre aux formes plus douces, blanches, un peu comme un Guggenheim. Ici, le slogan partout clamé demandant de “revenir aux fondamentaux” n’a pas cours, pour la simple et bonne raison que ni l’une ni l’autre de ces deux maisons ne s’en est (presque) jamais écarté. Quand on y entre on sait ce qu’on va voir et, dans le maelström bâlois, je vous assure que ça rassure et que ça fait du bien. Chez Rolex, la présentation est très pragmatique: les derniers modèles circulent. Rien à dire, il n’y a aucune rupture. C’est toujours la même chose mais toujours en mieux, et c’est là le secret. Par discrètes touches, petites optimisations formelles, utilisation des matériaux, notamment le Cérachrome, jeu des couleurs, les produits deviennent plus sophistiqués et toujours aussi impeccablement motorisés. Rolex est à l’horlogerie ce que les voitures allemandes sont à l’automobile. Une valeur sûre. Et, en même temps que les montres, leur prix circule tout aussitôt: la nouvelle et très belle Submariner Date avec lunette en Cérachrome et Chromalight bleue? C’est 7’600.-FS. Et dans sa version verte avec cadran or vert? Là, il faut compter 8’100.-FS. Quant à la nouvelle Explorer de 39mm, avec spiral Parachrom et absorbeurs de choc Paraflex, c’est 5’900.-FS. Et la nouvelle DateJust Lady de 31mm aux cadrans chocolat, vert olive, purple...? A partir de 6’500.-, jusqu’à 14’000.- selon l’amitié que vous portez aux diamants. Une simple façon de démontrer que, dans l’équation qualité/prix/prestige, Rolex n’a pas de concurrence! Et n’est pas près d’en avoir. Car contrairement à l’image du “luxe suprême” que Rolex s’est vue attribuer en France, à cause d’un fameux publicitaire proche des pouvoirs et qui abuse des cabines UV, Rolex est une marque certes hors de prix pour la majorité de la population de ce globe, mais que l’on peut néanmoins ranger comme la plus abordable des marques de prestige. En termes de symbole du luxe échevelé de la dernière décennie, luxe si ce n’est déchu du moins aujourd’hui en piètre forme, on a encore de quoi trouver beaucoup mieux dans les allées colorées du grand pow-wow bâlois.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie SUBMARINER DATE par Rolex

Les ambitions de Tudor
Rolex semble bien décidé à pousser sa seconde marque Tudor et à lui accorder les moyens de sa nouvelle ambition. On aura remarqué ces derniers mois la montée en puissance de la communication de la marque qui multiplie les initiatives, dans le domaine sportif et événementiel. Ce renouveau en cours de Tudor, piloté par une jeune équipe, est basé sur deux grandes lignes, Grand tour et Glamour. Emblématique de cette “remise à plat” en cours, le très réussi Tudor Heritage Chrono va, comme son nom l’indique, puiser dans la passé historique de la marque (née en 1929), en reprenant et en retravaillant de façon très contemporaine les formes et proportions de la carrure, de la lunette, des cornes et des bracelets d’un modèle dédié au sport automobile créé dans les années 70. Surfant ainsi sur la vogue “vintage”, qu’accentue encore le bracelet de toile noire, grise et orange, Tudor fait ici une belle démonstration (3’000€).

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie

Se laver les yeux
Et ce n’est pas en face, chez Patek Philippe, qu’on nous contredira. Ici aussi, dans une toute autre atmosphère et dans un segment encore plus prestigieux, on vient un peu pour se “laver les yeux”. Se laver les yeux de tous les excès qui ont brouillé la vision, les reposer en contemplant ce qu’on peut tout simplement appeler de la très belle horlogerie. Aucune annonce fracassante mais un constant travail, en toute continuité, sans jamais négliger d’être parfaitement de son temps mais sans jamais oublier non plus d’où l’on vient et pourquoi on fait ce qu’on fait. Et Patek Philippe se retrouve ainsi plus fort qu’il n’était déjà avant la “crise”. Conforté dans son tropisme familial, dans ses choix de développement, dans la solidité de sa distribution. Tout en s’offrant dans le même temps le luxe de s’attribuer à soi-même son propre poinçon. Grande nouveauté, le chronographe 5170 dont nous avons déjà abondamment parlé dans notre précédent numéro (cf ES 2/10). Il vient couronner une stratégie de mise en place progressive de mouvements chronographes, manuels et automatiques, qui soient tous intégralement maison et qui sont conçus et construits de telle façon à devenir d’immédiats “classiques”. Afin de bien marquer cette prééminence regagnée dans le domaine des chronographes, Patek Philippe a également présenté un chronographe mono-poussoir à rattrapante, la Référence 5950A, équipée du nouveau calibre CH-27-525PS Ce sophistiqué mouvement de 5.25mm, un record, bien que fabriqué à la main et à l’unité, est logé dans un boîtier en acier! Il ne faut pas y voir une “provocation”, mais plutôt de la part de Patek Philippe, une forme d’hommage rendu à ce matériau industriel par excellence et l’ouverture d’un nouveau segment de niche dans le marché des collectionneurs et des aficionados. L’aspect final est à la fois très technique – avec une minuterie chemin de fer sur cadran opalin argenté – et vaguement vintage, avec le décor de feuilles stylisées gravé aux quatre coins du cadran.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie 5950A et 5951P par Patek Philippe

Toujours dans le domaine du chronographe, on passe à la grande complication, mais à l’apparence “rétro-contemporaine” soulignée par le boîtier coussin, avec le Chronographe mono-poussoir à rattrapante quantième perpétuel et phases de lune le plus plat du monde, la Référence 5951P. Les 400 composants de son Calibre CH R 27.525PS Q se logent dans un espace de 27,30mm sur 7,30mm de hauteur. Superbement dessinée et merveilleusement équilibrée, sobre, d’une parfaite lisibilité, cette pièce est de celles qui, comme nous le disions plus haut, nous ont “lavé les yeux” au cours de la semaine bâloise.

Petites et grandes familles
Les maisons familiales ont quand même quelque chose à part. Le temps devant eux, peut-être, tout simplement. C’est ce qu’on se disait en passant de Patek Philippe à Hermès. La “famille” en question y est beaucoup plus élargie que chez Patek Philippe, mais un esprit particulier continue à en dominer le cours. Hermès c’est le luxe “à la protestante” si l’on peut ainsi rapprocher ces deux termes, qui passe par l’acquisition progressive - car ça prend du temps d’apprendre, de dominer - de Métiers (le cuir, la soie, etc...) parmi lesquels l’horlogerie a désormais trouvé pleinement sa place. Graduellement, depuis 1978 avec la création de La Montre Hermès, à Bienne (par le très regretté et très brillant Jean-Louis Dumas, récemment disparu) Hermès a acquis un large savoir-faire horloger et peut désormais venir jouer dans la cour des plus grands. Luc Perramond, ancien haut-responsable de TAG Heuer aux temps de Christian Viros, en est le nouveau CEO et Directeur Général, succédant à Guillaume de Seyne, un membre de la famille, appelé à de plus hautes responsabilités. Luc Perramond est là pour “ancrer solidement la Montre Hermès dans les marques horlogères suisses de prestige”. Le positionnement évolue, avec une part de mécanique qui de 20% du CA aujourd’hui, devrait passer à 40%. Le mix homme/femme de la marque étant encore de 25%/75%, Perramond estime par ailleurs disposer d’une large part de progression dans le segment masculin, pour le porter à 40%/60%. Mais parallèlement à la montée en force de la montre mécanique masculine, Hermès s’attelle aussi à “mettre plus de substance horlogère dans ses montres féminines”.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie CAP COD TOURBILLON et CAP COD GRANDES HEURES par Hermès

Et pour parvenir à ses buts, Perramond dispose de deux atouts importants, surtout en cette période: l’excellent rapport qualité/prix de la marque (prix public moyen autour de 2’000€ avec, un accès à moins de 1’000€) et, surtout, le fait qu’Hermès est considéré par les consommateurs comme étant une “valeur refuge”. Pour preuve, Hermès a connu en 2009 en croissance globale, l’horlogerie n’enregistrant qu’une très honorable baisse de -9% qui lui a permis de traverser la tempête sans licenciements et sans chômage technique (100 personnes à Bienne, 50 dans les filiales). Et, selon Luc Perramond, 2010 a déjà démarré avec une croissance à deux chiffres. Pour affirmer visiblement cette volonté d’ancrage dans l’horlogerie de prestige, Hermès va désormais développer chaque année une série d’objets horlogers d’exception, dans le domaine des complications – avec la manufacture Vaucher (dont la santé est, en ce moment, quelque peu chancelante, la manufacture ayant annoncé une cinquantaine de licenciements) dont Hermès est actionnaire - et dans celui des métiers d’art. Cette année, c’est ainsi le premier tourbillon Hermès qui voit le jour, dans une boîte Cape Cod d’une belle sobriété, suivi de Phases de Lune en Cape Cod et en Dressage, d’une Arceau Pocket, d’un Quantième Perpétuel et d’un Quantième Annuel toujours en Dressage et d’une Cape Cod Grandes Heures, avec son aiguille des heures à vitesse variable. Ce traitement poétique – et technique – de l’affichage ouvre à Hermès un territoire très particulier, celui du “temps apprivoisé” ou du temps “imaginaire” que la marque entend bien développer plus avant. Par ailleurs, Hermès présente aussi une série de garde-temps en hommage aux métiers d’art, avec de très beaux exemples de gravure sur nacre, d’émail grand feu (inspiré de ses fameux “carrés” Hermès), et de squelettage. Une très probante démonstration.

Architectes de la reconquête
Autre démonstration, mais en forme de remise en selle, chez Ebel. Nouveau langage de marque, nouvelle campagne, nouveaux produits et nouvelles références, Ebel, comme l’affirme Marc Michel-Amadry, un des deux copilotes de la marque, entame un “travail de reconquête en repartant à l’attaque des marchés”, qui ont entre temps changé: “le consommateur veut du contenu, une marque forte et intemporelle, et pour lui le prix est devenu central.” Une “marque forte et intemporelle”, c’est précisément ce que veux accréditer la nouvelle campagne. “Nous sommes revenus à la première campagne des Architectes du Temps mais en la renforçant considérablement. Nous avons travaillé sur l’idée de l’empreinte laissée par le temps dans la matière en sculptant véritablement nos montres dans de l’ardoise, du sable, de la craie, de la soie, de l’eau...” explique Marc Michel-Amadry. On est donc bien loin des “ambassadrices” avec cette campagne centrée sur le produit et qui s’installe pour le long-terme (au moins 5 à 10 ans).

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie CLASSIC SPORT par Ebel

Elle correspond en tous les cas étroitement au très fin travail accompli par Ebel sur les détails “architecturaux” qui font l’identité de ses pièces. La nouvelle Classic sport est ainsi toujours purement “ebelienne” mais elle a été raffinée par un subtil travail de sculpture de son boîtier monobloc et de son bracelet vague qui a été repensé en trois rangées. Avec un prix d’entrée à 1690.-CHF (compter 2490.-CHF pour un mouvement mécanique), qu’on peut qualifier de véritablement agressif, c’est de toute évidence une pièce de “reconquête”.

Roue carrée
Même état d’esprit de “reconquête” chez Maurice Lacroix dont le CEO, Martin Bachmann, affirme que “c’est le moment de reconsidérer le positionnement de la marque à long-terme”. Qu’entend-t-il par là? Que Maurice Lacroix “veut désormais être perçu comme une marque contemporaine et que l’accent va être mis sur cette modernité”, tout en restant située à des prix pour l’essentiel très abordables. Stylistiquement, Maurice Lacroix abandonne ses cadrans classiques très élaborés au profit d’un graphisme résolument contemporain, que ce soit au niveau des lignes ou dans l’usage des matériaux. L’exemple le plus probant est certainement la Pontos Décentrique phases de lune montée dans un boîtier titane sablé, superbement architecturée, avec date à 6h dans un guichet en forme de larme (le système de renvoi du disque du quantième a fait l’objet d’un brevet), affichage des heures traînantes sur disque, indication du jour de la prochaine pleine lune et double disque saphir superposés, l’un indiquant la phase de lune et l’autre le jour ou la nuit. Les 500 pièces de cette série limitée s’écoulent à 7’900.-CHF, mais la tout aussi frappante Pontos réserve de marche se négocie à 2950.-CHF ou la Day Date à 2’150.-CHF.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie MASTERPIECE RÉGULATEUR ROUE CARRÉE par Maurice Lacroix

Sur un versant plus traditionnel, la collection Les Classiques, tout aussi finement dessinée par le talentueux Sandro Reginelli, s’étend et accueille de nouvelles fonctionnalités, comme une rétrograde/jour et grande date, ou encore un chrono Valjoux sobre et lisible. Mais pour démontrer que Maurice Lacroix n’a pas perdu son esprit particulier d’innovation (et en attendant la fameuse Memory One...), Maurice Lacroix a brûlé la politesse à toutes les autres marques en étant la première à introduire les fameuses “roues de forme”, théorisées par Michel Vermot alors qu’il était professeur à la Haute Ecole ARC. Le même Michel Vermot qui, depuis, est devenu le responsable du bureau technique de Maurice Lacroix. Avec la Masterpiece Régulateur Roue Carrée, il présente ici en première mondiale une roue carrée et ajourée qui, entraînée par une roue en forme de trèfle à trois feuilles, vient pointer l’heure par un angle saillant – les minutes étant indiquées par une aiguille centrale, les petites secondes à 6h et la réserve de marche (48h) à 3h. La grande difficulté de cet original dispositif a été l’usinage des dentures, leur espacement et leur forme, afin d’assurer à l’engrenage une transmission de force constante. C’est la technologie LIGA qui a été employée à cet effet. Visuellement, le résultat est étonnant d’autant plus qu’il se détache d’un cadran qui, en fait, est la platine du mouvement, terminé “black or”. Au dos, on peut voir le très beau mouvement anthracite satiné linéairement. Une pièce emblématique de la nouvelle direction prise par Maurice Lacroix.

Retour aux ébauches
Oeuvrant dans une catégorie de prix à peu près comparable à celle de Maurice Lacroix, Eterna présentait cette année sa Madison Eight-Days dont le mouvement 3510 intègre le nouveau dispositif Eterna Spherodrive présenté l’année dernière. Entièrement développé à l’interne, y compris pour son ébauche, ce calibre de forme (14 ¾ x 12 lignes) comporte deux barillets couplés en série et montés sur double roulement à billes en oxyde de zirconium, ne nécessitant aucune lubrification. Cette innovation, qui procure un roulement supérieur et une grande stabilité permet un engrènement parfait avec le rouage. Par ailleurs, le tambour de barillet n’étant vissé que d’un côté, le pont de barillet peut être démonté et remonté très aisément, facilitant grandement le service. Assurant ainsi 8 jours de marche d’une régularité exceptionnelle – délai après lequel intervient un mécanisme d’arrêt automatique du balancier -, le mouvement 3510 équipe une montre dont le grand quantième (avec correcteur rapide à 10h, utilisable 24h sur 24h) est originalement positionné à 2h et la réserve de marche entre 7h et 8h.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie MADISON EIGHT-DAYS et son CALIBRE 3510 par Eterna

On l’a un peu oublié, mais, jusqu’en 1932, Eterna et ETA, qui ne s’appelait pas encore ainsi, étaient une seule et même identité. A cette date, la fabrication d’ébauches a pris le nom d’Ebauches SA tandis que la fabrication de montre terminées se poursuivait sous le nom d’Eterna. En 1982, avec la fondation de la SMH, cette double activité a été reprise par Hayek à la famille Schild, mais celui-ci, tout en conservant la fabrication d’ébauches, a revendu Eterna. Aujourd’hui, la marque entend renouer de plus en plus fortement avec son passé de fabricant de mouvements. Ainsi en est-il notamment avec une nouvelle série de son Calibre 38, un mouvement automatique très flexible (avec barillet volant sur roulement à billes) qui offre des possibilités d’affichage variables, comme une date sur disque ou sur aiguille, ainsi que la possibilité d’adjoindre une aiguille 24h. Prévu pour être industrialisé en quantités importantes, la vente de ce mouvement, dont de nombreux éléments constitutifs ont été standardisés, est désormais ouverte à des tiers. En développement sur la base de ce mouvement, Eterna annonce un module chronographe dont la particularité est de se monter côté ponts et non côté cadran et donc d’offrir au dos une intéressante visibilité du fonctionnement chronographique. (A propos de Porsche Design, du même groupe, lire l’article de Keith Strandberg dans Europa Star 3/10).

Plus japonais et plus mondial
Il y a 25 ans, Seiko exposait pour la première fois à Bâle. Mais ce n’était pas la première fois que les Suisses entendaient parler du géant nippon. Fin 1969, dix ans après les débuts du mystérieux “Projet 59A”, Seiko remportait le sprint final et, le jour de Noël, sortait la Quartz Astron. La première montre à quartz allait bouleverser le paysage horloger mondial. Pour marquer les 40 ans de cet événement majeur, Seiko a présenté à Bâle la réplique de cette montre historique, en édition limitée à 200 pièces, vendue 4’300€. L’Astron Commemorative Edition est présentée par ses concepteurs comme “le meilleur mouvement quartz jamais conçu”. Le calibre 9F, dont les cristaux de quartz ont été individuellement sélectionnés et testés et dont les paramètres de performance ont ensuite été séparément entrés dans les circuits intégrés de la montre (afin de compenser les éventuelles infimes variations), parvient à la précision de moins 10 secondes par an! Du jamais vu en montre-bracelet. Grâce à un autre circuit intégré, qui délivre deux pulsations par seconde au lieu d’une seule, le calibre 9F peut emporter des aiguilles plus lourdes et de plus grande taille, lui conférant des allures de montre mécanique. La précision de l’affichage a aussi été repensée, avec un alignement parfait de l’aiguille des secondes face aux index obtenu grâce à l’intégration d’un système de rattrapage et d’ajustement de l’aiguille reposant sur... un spiral horloger. La nouvelle Quartz Astron n’est donc pas une réplique stricto sensu mais bien plutôt une démonstration des savoir-faire technologique et mécanique croisés de Seiko. La grande maison japonaise continue donc, sur la lancée de la Spring Drive, de croire à la synergie des savoirs. La technologie Spring Drive, par ailleurs, intègre cette année la collection Ananta avec deux très beaux modèles élitistes, l’Ananta SD Moon Phase et l’Ananta SD Chronograph (respectivement 4’000.-€ et 6’300.-€). Poussant encore plus loin la volonté de démontrer avec Ananta les spécificités stylistiques et culturelles japonaises, l’Ananta SD Moon Phase, tout particulièrement, offre un mouvement que distinguent son architecture et ses très évocatrices et splendides finitions en rayons “clair de lune”. Par ailleurs, le choix stratégique de Seiko de graduellement monter en gamme, d’affirmer son immense héritage (la marque a été fondée en 1881) et d’élargir ainsi son image internationale, se confirme avec la décision d’introduire sur les marchés internationaux, enfin dira-t-on, la collection Grand Seiko – le meilleur de la mécanique traditionnelle Seiko - lancée en 1960 et sélectivement réservée jusqu’ici au seul marché japonais.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie QUARTZ ASTRON THE COMMEMORATIVE EDITION et ANANTA SPRING DRIVE MOONPHASE par Seiko

Mais sur l’autre versant, celui de la recherche et du développement technologique, Seiko poursuit ses recherches les plus pointues sur l’encre électronique, avec la deuxième génération de cette technologie, plus poussée et plus précise. La première E-Ink (ou EPD pour affichage à électrophorèse) (* Electrophoretic Display) avait reçu le Grand Prix d’Horlogerie de Genève en 2006 dans sa catégorie, mais elle ne possédait que quelques centaines de segments noir blanc pré-positionnés, alors que l’affichage de cette nouvelle génération comporte 80’000 pixels comportant chacun 4 teintes de gris. La résolution obtenue de 300 dpi (la qualité d’une image imprimée) permet une précision d’affichage et une définition étonnantes dans l’espace réduit du cadran, pardon, de l’écran. Il est possible ainsi d’afficher chiffres, lettres et images. On imagine la multiplicité des fonctions possibles et la convivialité d’usage qui peut en découler, de quoi, à moyen terme, bouleverser l’affichage digital traditionnel et balayer le style “usine à gaz électronique” de bien des montres-instruments.

Edito: Le grand pow-wow de l'horlogerie EPD stands for Electrophoretic Display, a method of display with electronic ink technology. Electronic ink is a proprietary material that is processed into a film for integration into electronic displays. Although revolutionary in concept, electronic ink is a straightforward fusion of chemistry, physics and electronics to create this new material. The principal components of electronic ink are millions of tiny microcapsules, about the diameter of a human hair. Each microcapsule contains negatively charged white particles and positively charged black particles suspended in a clear fluid. When a negative electric field is applied, the white particles move to the top of the microcapsule where they become visible to the user. This makes the surface appear white at that spot. At the same time, an opposite electric field pulls the black particles to the bottom of the microcapsules where they are hidden. By reversing this process, the black particles appear at the top of the capsule, which now makes the surface appear dark at that spot.

Côté innovation, Seiko ne s’arrête pas là et développe activement son offre de montres solaires avec, pour objectif avoué, l’idée de faire disparaître à terme l’usage des piles. Le solaire devrait ainsi progressivement remplacer le quartz. Mais sans doute cette richesse d’une offre qui va de la montre mécanique de prestige à l’encre électronique est-elle, tout autant qu’une force, une des faiblesses de Seiko. Ou, plus précisément, un de ses handicaps marketing. Car, contrairement au Swatch Group qui peut positionner ses différentes marques de façon complémentaire, Seiko regroupe l’essentiel de son offre si variée sous une seule ombrelle (à l’exception de sous-marques comme Lorus, Pulsar ou Alba). La consommateur – qui, par ailleurs, n’est peut-être pas même conscient du fait que, Certina, par exemple, appartient au même groupe que Breguet – a parfois de Seiko une image brouillée, dans laquelle cohabitent une chose et son contraire. Mais l’effort actuellement fourni de revalorisation internationale de l’enseigne Seiko, qui met de plus en plus en avant ses racines japonaises, sa légitimité historique et l’étendue de ses savoir-faire, devrait contribuer à l’affirmation de son image et à une meilleure identification par le public de la large palette de son offre.

La visite continue
Le grand pow-wow horloger de Bâle est un vaste monde, bigarré, coloré, parfois bruyant, une scène aussi sur laquelle défilent les ego, un théâtre où les marques font toutes leur tour de piste, chacune à sa façon. Que les absentes ne nous en veuillent pas, impossible de relater par le menu toutes les rencontres qu’on y fait. On s’excusera donc d’avance de na pas avoir disposé de l’espace suffisant pour les citer toutes. Nous y reviendrons au cours de l’année mais, en attendant, continuez la visite dans Europa Star 3/10 avec Sophie Furley, Malcolm Lakin et Keith Strandberg. D’autres marques vous y attendent.